Avant de commencer à vous parler des bobos polonais, je tiens à
remercier tous les bobos de Varsovie d’être une source si inépuisable d’inspiration, le guide citydoping, le quartier Praga qui est un concept, et les quelques amis qui ont bien voulu relire cet
article et l’enrichir par des ajouts et des commentaires. D’aucuns ne manqueront pas de le trouver acide ; pour ma part je vous le présente comme humoristique ; il est basé en bonne partie sur de
l'observation, mais aussi sur quelques discussions dans des bars, quelques lectures d’articles et de guides, et aussi bien entendu un peu d'imagination. Donc en partie romancé. Bon voyage a
Boboland en Pologne.
Varsovie, ville grise en passe de devenir le nouveau Berlin, a vu émerger, ces derniers temps, une catégorie
de gens qu’on connait (hélas) bien dans notre bel hexagone. Une tribu dont les membres n’ont peur ni du ridicule, ni des contradictions. Vous l’aurez deviné : je vais vous parler des bobos de Varsovie. L’apparition de cette classe semblait un passage obligé dans un pays qui se
développe à vitesse grand V. Une ville un peu destroy, un enrichissement des classes moyennes, le succès grandissant de l’art moderne : il n’en fallait pas plus pour que la fécondation in utero
ait lieu. Brossons sans plus tarder le portrait type de ce spécimen tellement étrange.
D’où vient le bobo polonais, qui est-il, où vit-il ? Tout d’abord, faute de recul culturel, «il se complaît
dans une représentation du bobo allemand ou français qu’il tente – vainement – d’imiter », comme me l’a si justement écrit un ami. Autrement dit, c’est une version edulcorée du bobo à la française. Un bobo sans bases stables, sans vrais combats, sans parents
soixante-huitards, sans véritable identité vestimentaire (il pompe carrément sur ses voisins allemands et français), sans Paris, sans Bertrand Delanoe , et finalement beaucoup moins tolérant que
son homologue tricolore.
Ca n’empêche pas qu’il vote Lewica i Demokraci (la gauche démocrate). Question vie matérielle, il est plutot
aisé. Pourquoi ? Parce que bien souvent, il est fils ou fille de paysans de Mazovie émigrés à Varsovie après la guerre et qui se sont enrichis en achetant des appartements en ville qui, à la fin
du communisme, ne valaient rien, et dont la valeur a quadruplé en vingt ans. Des presque nouveaux riches de la campagne, en somme.
Le bobo habite à Praga, comme tous ses amis bobos : photographes, artistes new wave, directeurs de galeries
d’art. Praga est le quartier craignos de Varsovie et comme partout, le craignos et le crados deviennent à la mode (nous y reviendrons dans un prochain article). Y avoir un loft post-industriel meuble mi-design mi-IKEA est donc un point de passage obligé, une sorte d’adoubement.
Lorsqu’il se lève le matin, le bobo allume Radio Trojka puis se dirige vers sa salle de bains pour se laver
(pas trop) et se raser (encore moins). Il termine sa brève toilette par une noix de gel déstructurant effet décoiffé et applique sa crème hydratante « gueule de bois de la veille ». Puis vient le
petit dejeuner : Red Bull light, une poignée de noisettes et d’amandes bio. Ensuite, il s’habille : jean un peu serré, chemise à carreaux, gros gilet gris, boots noires mi-hauteur et lunettes de
vue wayfarrer, bien qu’il n’aie pas besoin de lunettes de vue.
On est samedi. Notre bobo va faire ses courses de première nécessité chez Piotr et Paweł. Un couple d’ami gays ? Non, une supérette de luxe qui est l’équivalent de notre Monoprix. Puis il va chercher des produits
dans une ferme bio sise aux alentours de la ville. Quel plaisir d’acheter du lait dans une bouteille en verre et des oeufs avec de la crotte de poule et de la paille collées à la coquille,
c’est tellement authentique ! Pour un peu le bobo s’installerait bien à la campagne. Mais il faut rentrer en ville et
continuer les courses ; notre bobo finit par son petit marché de fruits et légumes à Saska Kempa, quartier résidentiel de Varsovie (ou se trouve une partie de la communauté francaise). Et comme
porter des tomates bio c’est fatigant, il va déjeuner avec Bartek, un ami photographe, dans un restaurant à sushis. Ils discutent de la prochaine expo où ils vont aller :
- Alors jeudi il y a le vernissage d’une expo photo sur Praga à la Fabryka Trzciny (une ancienne distillerie
de vodka, NDLR).
- C’est sur quoi ?
- Comme d’habitude : sur les alcooliques et les arrières-cours d’immeubles de Praga.
- J’adore, j’adhère. Bon, on commande, tu prends quoi ?
- Des makis a l’avocat et un thé gyokuro.
- Ah bon ? Et pas de sushis au poulpe ?
- Mais non, tu sais bien que je suis végétarien, répond Pawel en sortant son agenda Hermès en cuir d’agneau
retourné.
Ils vont prendre un café à « po drugiej stronie lustra», un bar kitsch (de Praga, bien sur) où les commodes
anciennes côtoient les statuettes en plâtre de la Vierge Marie, tout ça mis en ambiance par un trio de septuagénaires jouant de l’accordéon. So 80’s.

Puis ils décident de se faire une sortie culturelle. Le Velib’ n’existe pas à Varsovie, c’est le drame du
bobo. Il roule donc en fiat Polska. La Fiat Polska, c’est l’équivalent de notre pot de yaourt, c’est la voiture de l’anti-progrès, petite, moche, et vieille. Je suis vintage, donc je suis, tel
est le credo de notre bobo. Pour lui, l’équation est simple : 1) elle a du style 2) elle fait authentique DONC elle doit rouler écolo. En verité c’est tout l’inverse, il n’y a pas plus polluant
que ces voiturettes. Mais il ne faut non plus trop lui en demander.
C’est donc en Fiat Polska que notre bobo et son ami se rendent à la galerie d’art moderne. Ils vont y
admirer, mis en valeur par des néons rouges, un pan de mur du ghetto sur lequel un artiste sous acide a jeté des déjections
canines et du vomi.
- Trop conceptuel, kurwa !
- Je valide. Mais pourquoi du vomi ?
- C’est pour matérialiser le rejet de la société de consommation qui se construit sur les ruines du passé.
C’est de l’art historiquement engagé, tu vois ?
Ouais, je vois.
Le soir venu, il retrouve ses amis bobos. En vieille ville ? Que nenni, c’est territoire interdit pour tout
bobo qui se respecte. Plutot mourrir que d’y mettre les pieds. Au lieu de quoi, ils se rend a Café Nowy Wspanialy Swiat. Ici, ils refont le monde autour d’une vodka-fervex (voir deux articles
ci-dessous). Le capitalisme ? C’est pas bien. La religion ? C’est liberticide. Le gouvernement et l’Eglise ? Tous des cons. Le communisme ? Ca devait avoir son charme. Les droits des immigrés
vietniamiens ? C’est leur cheval de bataille. Les bobos polonais sont pourtant racistes comme pas deux. Ce sont les premiers a vous dire que la France est un pays musulman, que dans le metro
Parisien on se croirait en Afrique. Et ils sont bien contents, au fond, de n’avoir ni noirs ni vietnamiens dans leurs clubs et bars de bobos.
Après quelques verres, ils tombent tous d’accord sur l’essentiel : le palais de la culture, en fait, c’est
pas si laid. Mais il serait quand même mieux repeint en rose.
Tous finissent la nuit à Saturator, la boite « in » de Praga, et accessoirement plaque tournante du traffic
de toutes les substances illicites de la ville. Le bobo et ses amis se défoulent sur de la musique électro-stylistique tandis que sur scène, une danseuse aux faux airs de Lady Gaga qui porte un
masque de girafe fait son show, show qu’elle termine complètement nue en hurlant et en s’enroulant de gros scotch marron de
déménagement.
Le dimanche, apres un week-end aussi épuisant et militant, c’est détox pour le bobo : infusion d’herbe
pré-machée par des chenilles albinos de Thailande, et massage à la vapeur et aux galets dans un institut traditionnel tibétain de savoir-faire millénaire où l’on masse avec les pieds et qui,
comme tous les instituts traditionnels tibétains de savoir-faire millénaire où l’on masse avec les pieds de Varsovie, est situé à Zloty Tarasy, le dernier centre commercial hype de la ville, ilot
de la consommation de masse fraichement éclos, que nous n’hésiterons pas à qualifier de Manhattan polonais.
Le week-end est terminé. Il n’a pas l’air comme ca, mais le bobo polonais aussi doit travailler. Le lundi, il se rend au bureau, mal rasé, comme tous les bobos du monde, son Mc Book air dans sa sacoche en cuir équitable de
Russie (fabriquée par des petits russes élevés en liberté dans les steppes et nourris à la vodka, Label Rouge certifié) en bandoulière. A la pause, avec ses collègues graphistes, il n’hésite pas
à faire l’apologie du socialisme et prône un retour à un monde d’où les grandes marques seraient absentes, un gobelet de Frappe Latte Moccachino Triple Caramel Supersized Light Sugar Free de chez
Starbucks à la main. Parce qu’il est comme ça notre bobo varsovien : il n’a pas peur des contradictions.

Le soir, il rentre épuisé du bureau. Avant de se coucher, il jette un coup d’oeil à son agenda surchargé pour
la semaine :
- mardi, manifestation de soutien aux immigrés Vietnamiens qui ont pris en otage des clients du centre
commercial
- mercredi, yoga sanskrit
- jeudi, préparation de la gay pride pour mars
- vendredi, vodka-fervex avec des amis dans une usine désaffectée
Et il s’endort comme un bienheureux dans son loft à 500 000 zlotys, convaincu d’avoir une utilité sociale et
une vie en adéquation avec les valeurs qu’il défend, en oubliant qu’il est finalement un boulimique de la différenciation à tout
prix, et en crise existentielle permanente.
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