Le froid soleil d'octobre filtre à travers mes minces rideaux. Maudit soleil, qui m'aura encore une fois empêché de faire une grasse matinée à Varsovie. Combien de fois me suis-je retourné dans mon lit en maugréant, un samedi ou un dimanche à 8h du matin, après quelques insuffisantes heures de sommeil ? Combien de fois me suis-je promis de faire fortune en Pologne en lançant le business des persiennes et des volets ? Mais aujourd'hui, pour la première fois, je suis content d'avoir été réveillé plus tôt. Pour mieux profiter des mes derniers instants ici.
Car je pars. Concrètement : mon contrat est arrivé à sa fin, je rentre en France lundi 1er novembre. En Normandie dans un premier temps, puis je l'espère, assez rapidement, à Paris, pour un avenir qui reste à écrire.
J'aurais passé ici 18 mois. Ca en fait, des sonates de Chopin ! Le temps passe vite, et Varsovie évolue... pour un peu, je ne reconnaîtrais moi-même plus la ville où j'ai débarqué il y a 18 mois. Une avenue Marszalkowska dont les magasins ont totalement changé, un nouveau musée, de nouveaux restaurants, un nouveau stade, la destruction du marché russe, la disparition du Cinnamon (remplacé par Noble Bank), de nouveaux bars, des tramways flambants neufs. La ville vit, elle change.
Qui sait si, la prochaine fois que je reviendrai, les endroits que j'ai aimé n'auront pas disparu sous terre, remplacés par d'autres ? Kamieniolomy ne sera-t-il pas transformé en garage pour les clients de l'hôtel Europejski ? Czarny Roman arpentera-t-il encore la rue Chmielna, apostrophant les passants ? Przekaski Zakaski continuera-t-il à rassasier et abreuver ses clients 24 h / 24 ? Les pressions de l'Hôtel Bristol et du président Komorowski n'auront-ils pas raison de sa clientèle nocturne ? Pan Roman raccrochera-t-il son tablier noir et son sourire au vestiaire ? L'immeuble branlant du 5-10-15 finira-t-il démoli, comme ce qui était prévu ? Restera-t-il encore des bars à lait dans quelques années ?
Oh, bien sûr, une destruction est toujours remplacée par une construction. Le palais Saski, place Pilsudskiego, renaîtra sans doute de ses cendres. L'ancienne banque de Pologne, dont j'ai souvent contemplé, hébété, les ruines chargées d'histoire, va devenir un centre d'affaires ultra-moderne. Il y à fort à parier qu'on construira quelque chose place Defilad, à l'endroit du grand vide qui s'y trouve actuellement. Le stadium de Praga sera prêt - espérons-le - pour l'Euro 2012. Dans quelques années, on pourra emprunter la deuxième ligne de métro dont les travaux ont commencé. Les nouveaux trams auront peut-être, dans quelques temps, définitivement remplacé les anciens, témoins d'une époque révolue. Même la gare centrale devra passer sur le billard pour un sérieux coup de bistouri.
Car c'est ainsi que vit Varsovie, au rythme des pelleteuses et des grues. Tandis que d'autres villes, plus belles sans doute, vivent un peu figée dans l'image qu'elles renvoient d'elles-mêmes dans le monde entier, Varsovie, défigurée, détruite, mais décomplexée et transfigurée dans sa laideur, n'a de cesse de faire peau neuve.
Avant de quitter cette ville où je me suis tant plus, je voulais, tout simplement, remercier les gens que j'ai rencontré lors de ces 18 mois. Merci pour ces rencontres, pour nos discussions, vos explications sur la Pologne, qui m'ont permis de mieux comprendre comment ma patrie d'adoption fonctionnait. Ma seconde patrie. Merci pour votre patience et mon indulgence vis-à-vis de mon polonais (que je continuerai à apprendre, c'est promis !), merci pour vos surprises, merci pour ces soirées, ces découvertes, ces bons moments.
C'est, non sans nostalgie, que je repense à tout ce qui va me manquer ici :
- les amis, bien sûr
- les soirées polonaises : before en appartement et soirée à Kamieniolomy, bien souvent
- Kamieniolomy justement, un peu ma seconde maison
- la vodka, inévitable complice de ces soirées
- les pseudo-discussion politiques avec les polonais qui ont un peu trop bu
- les nombreuses sorties... coût de la vie oblige
- les pierogis et la soupe (ou plutôt : les soupes, tellement il y en a)
- la conduite des polonais
- les taxis qui coûtent que dalle
- les clubs tous les uns à côté des autres
- les bars à lait et leur clientèle hétéroclite
- les concerts de Chopin en plein air
- le côté alternatif des bars et des clubs de Praga
- les "co kurwa", inévitables justement à Praga
- les 15 minutes de trajet boulot-maison
- l'opéra et les ballets, tellement accessibles
- les cours d'histoire de S.
- mon grand appartement
- les balades au parc Lazienki
- les lunches à U Kucharzy
- les guichetières tellement peu aimables que c'en est risible
- la taille humaine de la ville
Un livre se ferme, j'en ouvre un nouveau. Soigneusement choisi dans la bibliothèque. Avec des pages blanches qui restent à noircir. J'ai une volonté de fer : tenter de retrouver la France, mon pays, avec des yeux nouveaux. Une fois rentré en Normandie, tandis que je boirai un bol de barcz czerwony (dont j'ai fait des provisions avant de partir) en écoutant du Chopin - what else ? -, je garderai, dans un coin de ma tête, une place pour la Pologne et pour les polonais qui m'ont si bien accueilli. Pour toujours.
Dziękuję wszystkim moim znajomym, nigdy nie zapomnę. Zawsze będę pamiętać.






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