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Cette année, on se serre la ceinture. La Garden Party de l’Élysée a été supprimée. Toute la France est au régime sec. Toute ? Non, une poignée de français irréductibles résiste, et refuse de se priver de foie gras et de champagne : les expatriés. La crise ? Connait pas. Qu’il est bon de faire mine d’être peu renseigné et un peu amnésique. Loin des yeux, loin du cœur, loin des problèmes franco-français.
La communauté française est assez importante à Varsovie. Le 14 juillet ne pouvait donc pas être un jour tout à fait comme les autres. L’année dernière, lorsque j’avais manifesté mon désir de me rendre au cocktail du 14 juillet à l’ambassade, on m’avait proprement envoyé paitre. « Trop tard, m’avait-on dit, il fallait vous manifester avant ». Cette année, rebelote, la même fonctionnaire (polonaise), aussi peu aimable, aussi peu avenante, m’a fait le même coup : « écoutez Monsieur, vous avez été prévenu, il fallait demander une invitation avant, la liste est close, c’est une décision de l’Ambassadeur ». Je précise que bien entendu, non, je n’avais pas été prévenu.
Il semblerait en fait que le précieux sésame soit dur à obtenir. Heureusement, qui dit réception à l’ambassade dit nourriture, qui dit nourriture dit sponsors, et qui dit sponsors dit C* (*c’est volontairement que je ne mentionne pas le nom de mon entreprise). Tout le ‘Head Management’ de ma boite étant français, il y avait quelques invitations qui circulaient en interne. S., l’autre VIE de C* et moi avons donc pu en avoir grâce à nos boss – un grand merci à eux -.
Une réception d’ambassade française, c’est comme le cocktail d’un grand mariage chic, mais avec dix fois plus de monde. Dans le jardin de la résidence, c’est un concours de talons, de plumes, d’étoles, de chemises, de cravates et de foulards. La moitié des invités sont des pique-assiettes polonais dont une partie n’a aucune espèce de lien avec la France. Costumes croisés à rayures, lunettes de soleil, teint halé et sourires bright, les golden boys de Varsovie sont là : avocats, financiers, PDG de filiales. Accompagnés parfois de jeunes femmes blondes, élégantes, au tailleur strict. Et bien entendu, quelques inévitables potiches. Quelques personnes au look improbable également : une femme très maquillée avec des mitaines blanches, un type avec des rastas et des lunettes rouges, un autre en jean et t-shirt.
Tout ce monde est là essentiellement pour trois choses : 1) Voir et être vu 2) le business et 3) la bouffe. Les gens sont organisés en demi-cercles concentriques autours des buffets sponsorisés : grande marque de vodka, grande marque française de fromage, traiteur-boulanger français, producteurs de vins. Les mains manucurées s’abattent précautionneusement sur des petits fours au saumon, les bouches ourlées de gloss engloutissent les macarons en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « smacznego ». Le champagne – le vrai, pas la version locale appelée ‘szampan’ - coule dans les gosiers. Les verres pleins se vident et les verres vides se plaignent. Peu de téméraires tentent la vodka au stand Wyborowa – il faut dire qu’à jeun et sous trente degrés, il y a de quoi tomber raide, même pour un polonais costaud -. Les gens déambulent, se baladent, c’est sympa cette petite sauterie ! Les jeunes filles en talon s’enfoncent dans les pelouses.
Un orchestre joue tous les tubes désuets qui nourrissent les clichés français : « aux Champs-Elysées », tout le répertoire d’Edith Piaf, de Padam à la Vie en Rose en passant par Milord. Mon verre à la main, j’observe, j’écoute. N., amie VIE, fait de même. Voila ce qu’on entend ca et là :
« Tu sais, Géraldine est en vacances en Italie en ce moment, elle fait le tooour de l'Europe, mais elle a une chaaance fooollle »
« Marie-Laure est absente tout l’été, ils sont à l’île d’Yeu avec Philippe et leur cinq petits, je me demande qui va s’occuper de l’animation et des chants à la paroisse française ? »
« Ouais je l'ai uploadé sur mon wall Facebook »
« Qu'est-ce qu'on doit lui dire ? Bonjour Monsieur ? Votre excellence ? ».
« Mais c'est in-cro-a-i-able cette chaleur ! »
« On peut encore avoir du champagne ? ».
« Vous voulez visiter la résidence ? »
« Oui, le business marche plutôt pas mal, tenez, voici ma carte, appelez-moi à l'occasion »
« Il est bon ce paté. Du quoi ? Du foie gras ? »
L’ambassadeur arrive : costume impeccable, cravate Hermès, foulard assorti. Il fait son discours : une partie en français, une partie en polonais (ce qui permet à tout le monde de remarquer au passage qu’il ne maitrise pas la langue polonaise). Puis l’orchestre joue les hymnes polonais et français, durant lesquels tout le monde a au moins la décence de ne pas se gaver de macarons.
Mais les meilleures choses ont une fin : au bout de deux heures, il est temps de reprendre le chemin du bureau, avec un chauffeur de taxi qui n’a pas bu que de l’eau. La digestion de l’après-midi ne se fait pas sans mal, mais bon, ce n’est pas tous les jours le 14 juillet.
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