Partager l'article ! Balade virtuelle dans Praga.: Varsovie est coupée en deux par la Vistule, dont les bords en friche, lorsqu’ils ne sont pas inondés par la ...
Varsovie est coupée en deux par la Vistule, dont les bords en friche, lorsqu’ils ne sont pas inondés par la crue de la Vistule, sont plus propices au vagabondage et au trafic de drogue qu’aux balades romantiques au clair de lune. A l’ouest, le centre-ville, le quartier d’affaires, la vieille ville. A l’est, les immeubles délabrés, les trams vieillots et les clodos alcoolisés. Bienvenue à Praga. A première vue, il y a de quoi fuir.
Un peu d’histoire rapide sur le quartier : à la fin de la seconde guerre mondiale, tandis que les varsoviens se faisaient gentiment massacrer sur la rive gauche, les hommes de Staline attendaient sagement leur tour en observant la scène de la rive droite, Praga donc. La bataille finie, sous le règne soviétique, cette rive droite devint le quartier industriel et ouvrier de la ville ; l’ère communiste révolue, la transition communisme-capitaliste, fulgurante, se fit dans la douleur pour certains, et Praga concentre désormais les laissés-pour-compte de la ville : tout ce qu’on trouve de voyous au crâne rasé, de clochards déguenillés et de petits vieux essayant de survivre avec une retraite de misère.
Le quartier avait vraiment mauvaise réputation quand j’étais à Varsovie, il y a quatre ans de cela. Tout le monde me disait : « tu peux habiter partout mais surtout, évite Praga ». De nos jours, Praga, c’est les immeubles d’avant-guerre avec les impacts de balles, les longues avenues tronquées par les rails de trams rouges et jaunes des années 50, la grisaille, les boutiques de vodka avec des barreaux aux fenêtres, des cours d’immeuble avec les statues de la Vierge Marie qui s’effritent, le marché russe ou l’on peut acheter des armes, la communauté émigrée Vietnamienne (20 000 personnes, la plus importante de la ville), les bars à lait qui font office de cour des miracles. Il y a aussi les souterrains gris, le jeune joueur d’accordéon, les petits vieux qui vendent des fraises et des fleurs. Vous bousculez un de ces types au crâne rasé qu’on voit beaucoup dans le quartier ? Vos dents risquent de faire connaissance avec son poing, tandis qu’en guise de prélude, vous aurez le droit à un « co kurwa, chcesz w mordę ? » (« quoi, putain, t’en veux une dans ta gueule ? »).
Mais Praga, ce n’est pas / plus seulement ça. Praga, c’est aussi des clubs electro, des bars rétro, une ancienne distillerie de vodka transformée en galerie d’art et en resto, des lofts post-industriels, des friperies tendances. Toute cette faune intello-artisto-bobo a été convaincue par un argument de choix : le prix du mètre carré, deux fois moins cher qu’en centre il y a encore peu de temps. C’est aussi là que Roman Polanski a tourné « Le Pianiste ». Une autre raison de l’intérêt porté à ce quartier est peut-être le côté un peu trop surfait, un peu clinquant, de la cité de l’autre côté de la Vistule : la vieille ville en carton-pâte envahie par les rares touristes égarés, Nowy Świat qui tient plus de Disneyland que des Champs-Élysées, le quartier d’affaires aux buildings rutilants de verre et d’acier... c’est pas leur came.
Parmi les endroits à ne pas manquer, le premier est sans doute l’Eglise orthodoxe, aleja Solidarności. C’est une grosse église jaune poussin, avec des tours torsadées dans le style moscovite. L’intérieur est magnifique, quoiqu’un peu surchargé de dorures. Dans une odeur d’encens, des dames d’un certain âge embrassent rituellement les icônes trois fois, avant de se signer sous la voûte multicolore.
Un peu plus loin, après avoir traversé et longé le centre commercial, il y a la rue Ząbkowska. Arrêt devant un bar qui s’appelle « w Operach Absurdy ». Une immense araignée grimpe sur la façade. Elle doit bien faire un mètre de diamètre. Elle est menaçante, avec ses mandibules en plastique. A l’intérieur, c’est volontairement kitsch et cosy, les commodes anciennes y côtoient les statuettes de Vierges Marie en plâtre éclairées par des guirlandes de Noël. On s’assoit sur des fauteuils défoncés pour commander un thé. Pas le temps de s’éterniser.
Pause roborative au bar mleczny. C’est un microcosme, un échantillon représentatif des habitants du quartier. Petits vieux, clochards avinés, étudiants fauchés, travailleurs modestes (voir article précédent). Pour trois euros, j’y commande un repas complet et consistant. De quoi continuer à galoper toute la journée. Evitez la kotlet schabowy : elle est assez huileuse. Leurs pierogi ruskie, en revanche, sont fameux.
Etape suivante : l’ancienne distillerie de vodka, Koneser, ulica Ząbkowska 27/31. Un ensemble de bâtiments en briques rouges immense, aux airs de forteresse. On rentre. On est accueilli par une sculpture d’Amy Winehouse, faite d’un seul tronc d’arbre. Un peu plus loin, une sculpture de métal figure un animal chimérique. La cour est absolument déserte. Je rentre dans la galerie d’art. Quelques tableaux disparates, des colliers en laine, une galeriste aux cheveux rouges qui sirote un thé. Au fond de la cour, des anciens conteneurs repeints, certains sont aménagés en mini-musée.
Suite de la visite : la Fabryka Trzciny, ulica Otwocka 14. Fermée aujourd’hui. Dommage. Qu’est-ce que c’est ? Une galerie photo, un bar, un restaurant tendance ? Un peu de tout ça. On reviendra. A ne pas manquer également, de l’autre cote de Targówa, au coin des rues Floriańska et Kłopotowskiego, près d’un immense building arc-en-ciel : une fanfare, la Kapela Podwórkowa. Un accordéoniste, une grosse caisse, un violon, une guitare, et une sorte de banjo. Ces hommes au gai visage jouent pour vous, ils connaissent des tas de morceaux, il n’y a qu’à demander. Leur particularité ? Ce sont...des statues en étain. Pour qu’ils vous jouent un morceau, il faut leur envoyer un SMS au 7141, en écrivant « kapela ».
Le soir, rendez-vous à Saturator, ulica 11 listopada 22. C’est un club sur trois niveaux. Au sous-sol, la boite de nuit. C’est bas de plafond. Ca a des allures de garages, avec son sol en ciment et ses poutrelles en béton. On commande un verre à une barmaid qui ressemble à Alice au pays des merveilles sous ecstasy : peau diaphane, lèvres carmin, cheveux bleus, ciseaux dorés autour du cou, elle est ficelée dans une robe ancienne et porte des chaussures vernies. Les décibels sont largement au-dessus de la limite autorisée et le DJ ne tourne probablement pas qu’avec des substances licites. Tous comme les clubbers qui se déchainent sur ses rythmes électro. Au rez-de-chaussée, le bar. Au 1er étage, encore le bar, et aussi la salle de concert, de temps à autre. C’est éclectique et électrique. Les jeunes branchés sont avachis sur des canapés défoncés. Le barman a un physique d’androgyne, on a du mal à distinguer du premier coup d’oeil si c’est un homme ou une femme. En tout cas, il parle bien anglais et sert des cocktails qui ne coûtent rien. Certains ont des noms très équivoques.
Bref, Praga, c’est tout ça, et encore plus. Si vous êtes à Varsovie, consacrez une journée à vous balader dans le quartier (ulica 11 Listopada, ulica Ząbkowska, ulica Floriańska), et une soirée pour découvrir les lieux nocturnes insolites de ce quartier si particulier.
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